« Fragments are the only forms I trust »*

Le collage est pour moi un moyen de faire de la peinture.
Ceci dit, ma pratique du collage prend sa source dans un important travail pictural effectué au préalable. En effet, je ne colle pas des morceaux de papiers colorés, d'affiches, de photos ou de pages de magazines, mais des morceaux de peintures que je réalise sur papier. Mais dire cela ne suffit pas, car le collage en soi ne signifie rien de très précis. C'est-à-dire que l'acte même de coller des éléments sur un support ne suffit pas à définir le collage. Car le collage nécessite avant tout que des choix soient faits : quelles formes, quelles couleurs, quelles dimensions, etc. Enfin, avant même de coller, ces prises de positions obligent la mise en place d'une procédure : le découpage. Car pour ce qui me concerne, je ne colle que des éléments que j'ai découpés auparavant. Mais à peine ai-je écrit cela que je m'aperçois déjà de l'incomplétude de ma définition. Car je ne fais pas de « découpage » à proprement parler, mais plutôt de la « coupe », nette et franche. Pourquoi faire cette mise au point ? Tout simplement parce que le découpage introduit selon moi une idée de précision et de minutie qui renvoit au « détourage » tel qu'il peut se pratiquer dans le dessin, et conduit ainsi aisément le travail vers une sorte de préciosité que je souhaite éviter. En somme, et pour faire simple, je pourrais dire que je préfére abandonner les ciseaux au profit du cutter.

Car ce qui m'importe est de faire interagir des masses colorées plus ou moins importantes et des gestuelles différentes. Là encore, un problème de vocabulaire se pose car je ne suis pas certain que le verbe « interagir » convienne à mon travail et à mon propos. Peut-être vaudrait-il mieux parler de percussions entre les formes ou de rencontres qui ont lieu, ont eu lieu, ou vont (peut-être) avoir lieu.
Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit, de formes placées sur un support qui vont se rencontrer, se percuter, se recouvrir, se juxtaposer, en entrant ou en sortant – c'est selon – du cadre. Car la plupart de mes formes viennent s'appuyer sur un ou plusieurs des bords du support de façon à signifier ce mouvement entrant ou sortant. Ainsi, le collage tel que je le développe maintenant depuis quelques mois dans ma pratique m'aura donc permis cela : d'accentuer le dynamisme de mes compositions par ces formes nettes qui interviennent de manière radicale dans le champ du support. Mais aussi de faire se toucher (par juxtaposition ou par superposition) deux couleurs, ce que je ne faisais pas dans mes travaux précédents.
Enfin, par l'importance de son caractère formel que je viens de décrire, le collage m'aura permis de renforcer le sens que ces peintures souhaitent acquérir et transmettre – si possible – au regardeur. L'idée par exemple, qui pour moi est fondamentale, et qui consiste à dire que mes peintures sont comme des morceaux qui auraient été découpés dans un ensemble beaucoup plus vaste. En somme, le fait que nous sommes condamnés à ne voir et ne regarder que des éléments partiels. C'est ce que veulent signifier, je pense, ces morceaux collés et appuyés sur les bords du support, comme éléments entrants ou sortants. Car il me semble aujourd'hui que face à la complexité du monde qui nous entoure, il est difficile et même peut-être impossible de faire encore du tableau un espace clos, refermé sur lui-même. Notre vision sur ce monde là ne peut être que fragmentaire, et c'est pourquoi en utilisant ces formes entrantes ou sortantes je finis par dire que les bords du support ne sont pas des limites, mais des ouvertures. Du coup, tout fait sens : le support comme espace à investir, le collage comme formes qui se superposent à une autre (le support), et la coupe comme marqueur radical de la vision fragmentaire qui nous échoit.

Cela étant, le collage ne change rien à ce qui fait l'essence de la peinture, à savoir que c'est une chose figée. Et il me semble que la seule force qu'il reste aujourd'hui à la peinture réside dans sa capacité formelle à produire du questionnement, de l'interrogation, voire des suggestions, mais jamais à apporter des réponses, des solutions. C'est en tout cas ce qui me préoccupe.

Xavier Rognoy
Moscou, avril 2010

*Donald Barthelme, « You see the moon », in Unspeakable practices, 1968.