Dans un certain (dés)ordre assemblé


Xavier Rognoy peint. Sur des fragments de toiles lacérées, sur des papiers découpés, sur des morceaux de bois récupérés, comme autant de formes de la couleur. S’ajoutent à cela des séries de motifs : croix, points, carrés ou lignes souvent répétées irrégulièrement. La simplicité de ces éléments s’accompagne d’une évidente jubilation picturale devant l’accumulation des œuvres et de ces formes colorées qui se superposent ou qui s’entremêlent. Cette pratique jubilatoire d’un jeune peintre pourrait surprendre ceux qui croient en l’épuisement d’une peinture désignée par le terme d’abstraction.

Le parti pris de simplicité, jusqu’à une forme d’apparente naïveté, s’associe à la pauvreté revendiquée des moyens. La peinture ainsi dépouillée fait retour vers un plaisir enfantin, à la manière d’un primitivisme dont le mouvement à rebours s’inscrit aussi dans une histoire. Manière de déjouer les questions d’origine et de fin en rejouant l’acte de la naissance. Ce n’est donc pas un hasard si le peintre a beaucoup regardé Kandinsky comme le montre la construction de certaines œuvres convoquant le dynamisme des couleurs et des motifs. Peinture incontestablement matissienne dans l’agencement de ces formes colorées, la démarche de Xavier Rognoy hérite très consciemment aussi de Supports / Surfaces et d’artistes contemporains comme Bernard Piffaretti. Par delà ces références, se manifeste une recherche qui s’apparente à celle d’un vocabulaire premier. Non pas à la manière d’une réduction originelle du langage pictural comme ont pu le pratiquer certaines avant-gardes, mais au sens d’une profusion par la simplicité de ses formes. Dans cette euphorie, se révèle une sorte de babil pictural que l’on pourra rapprocher du Babil des classes dangereuses, c’est à dire d’un langage évidé de sa signification que Valère Novarina oppose aux exigences du discours social. De même, l’accumulation des formes affirme le seul usage de la peinture contre sa réification.

L’espace pictural apparaît alors étroitement lié à un temps qui est celui du travail. Temps condensé dans l'enchaînement de gestes rapides ou bien s'étirant dans la collecte des fragments au sein de l’atelier. Les superpositions qui accompagnent les collages sont autant d’opérations sur le support, formes ajoutées ou découpes récupérées comme des recouvrements, à la manière de repentirs qui construisent la surface. Construction d’une peinture prise dans sa matérialité par l'agencement des éléments assemblés.

Peinture résolument fragmentaire, elle est un espace de rencontres indissociables d’un morcellement. L’acte de peindre se réalise chez Xavier Rognoy dans un double mouvement de dispersion et de collecte à travers lequel l’unité du tableau se trouve constamment débordée par le glissement des fragments à l’intérieur mais aussi hors du cadre, à la manière d’un hors champ. Refus d’un esprit de système comme d’une totalité, la peinture littéralement mise en pièce se saisit dans un équilibre provisoire, elle n’est que ce qui tient ensemble dans un certain (dés)ordre assemblé. Non pas une fenêtre sur, mais un espace ouvert avec, avec le monde, traversé de rencontres, de juxtapositions et de contradictions.


Romain Mathieu
avril 2013

Romain Mathieu est critique et historien d'art. Il enseigne à l'Université d'Aix-Marseille ainsi qu'à l'Ecole Supérieure d'Art et de Design de Saint-Etienne (ESADSE).

Texte publié à l'occasion de l'exposition personnelle de Xavier Rognoy, intitulée "Florilège", à la Galerie du Haut-Pavé, Paris, du 28 mai au 22 juin 2013
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