Copeaux monumentaux. Pour Vincent Barré.


Mes matériaux sont une petite non entité insignifiante comparés à la puissance de la nature, par exemple. Pour moi, le drame des matériaux insignifiants c'est comme pendant la tempête, le petit copeau survivra alors que le Titanic coulera.

Richard Tuttle


Les objets de Vincent Barré sont des copeaux monumentaux.

Monumentaux par leur échelle, leurs dimensions, leur poids facilement imaginable quand on s'aperçoit des matériaux utilisés, mais aussi monumentaux par ce qu'ils révélent en nous et du monde qui nous entoure.

Mais ils restent des copeaux, des résidus, comme les restes d'un ensemble détruit ou déplacé. Sortes de vestiges, de ruines d'une construction passée. Impossible cependant de savoir d'où ils proviennent. Ces objets ont perdu leur fonction, et, devenus insignifiants, ils se livrent à nous dans leur nudité. Comme des formes. Car peut-on encore parler d'objets face à de telles formes ? Non. Plutôt d'objets sans objet, d'objets inutiles.

Formes informes, formes indéfinissables, formes anonymes. Mais formes bien présentes. Formes qui occupent l'espace, l'investissent, s'y déploient. Surgissement et apparition comme envahissement du vide. Mais pas de remplissage. Equilibre ? Harmonie ? Composition ? Disons plutôt : placement, positionnement. Voilà des termes qui correspondent mieux à des formes en volume. Car il y est aussi question d'orientation et de direction. Objets percés qui offrent des points de vue inédits. Tourner autour, comme une sculpture, mais sans devant ni derrière.

Les formes de Vincent Barré sont des objets libres. Des objets libérés du poids de leur fonction, de leur utilité. Enfin libres, ils deviennent des formes qui nous rendent tout aussi libres qu'elles. Oui, libre à chacun de les regarder comme il le souhaite, sans mode d'emploi, sans guide ni tuteur. Notre effort ? Y chercher notre juste rapport à la forme : notre place, sans contrainte.

Formes libres, objets sans signification, et pourtant pas objets neutres. Objets travaillés. La trace de la main, de l'artiste, de l'Homme, reste toujours visible. Mais aussi empreintes du temps : temps de la durée, temps climatique. Objets patinés, ni neufs ni vieux, mais comme flottants dans un entre-deux. Entre finitude et inachèvement. Et puis posés ici ou là, comme abandonnés, laissés. Comme ce qu'il reste. Ce qu'il reste après le déluge, la tempête. Le sens a disparu mais la forme a survécu, enfin libre, enfin elle-même.

Ces objets aux multiples trouées laissent passer les éléments naturels qui tentent de les arracher au sol. Effilés, tout glisse sur eux. Le vent et l'eau circulent, les traversent, mais sans pouvoir les entraîner. Ou bien les ont évidé. Vincent Barré ne montrerait donc que des carapaces, des protections d'objets déjà loin, emportés. A moins que ce soient des moules : ce qui sert à former un objet. On verrait alors ce qu'on ne montre pas. L'envers du décor, les coulisses, les secrets d'atelier.

Didier Schulmann écrit : Atelier vient de l'ancien français astelle, qui signifie "copeau de bois", c'est-à-dire ce qui reste de la matière travaillée une fois l'oeuvre achevée et évacuée de... l'atelier, justement. L'atelier serait donc un lieu de conservation de traces et de résidus, qui disent l'oeuvre en négatif.


Xavier Rognoy
Strasbourg, mars 2013

Texte non publié