La Maison Imaginaire de Carmen Calvo

L’artiste espagnole Carmen Calvo expose ses travaux récents à l’Hôtel des Arts de Toulon. Née en 1950 à Valence en Espagne, et après des études aux arts décoratifs et aux beaux-arts de sa ville natale, elle s’installe à Madrid, avant de venir vivre durant huit années à Paris (1985-1992). Elle retournera ensuite à Valence, où elle réside depuis.

Cette artiste travaille la plupart du temps à partir de vieilles photographies en noir et blanc des années 1940 représentant des personnages seuls ou en famille. Ces vieilles photographies, elle se les procure en flânant dans des sortes de marchés aux puces. Ces images sont ensuite agrandies pour atteindre des formats quelques fois monumentaux. L’artiste effectue ensuite un travail sur la photographie, soit en y collant divers objets venant cacher une partie du visage (souvent les yeux et/ou la bouche), soit en repeignant par-dessus l’image (c’est pour cela qu’elle se dit peintre et non pas photographe).
Pour l’Hôtel des Arts, elle a choisi de présenter ces travaux là, mais aussi des dessins et quelques installations. Le tout étant regroupé sous cette expression qui laisse déjà entrevoir tout le travail de réflexion que devra entamer le spectateur : « La Maison Imaginaire ». L’Hôtel des Arts, ancien hôtel particulier servant d’écrin à la sous-préfecture il y a encore peu de temps, se prête parfaitement à ce genre d’intervention. Le spectateur circule dans le bâtiment, se confronte aux œuvres, et finalement imagine sa propre histoire, à partir des œuvres qu’il voit et des personnages représentés sur ces vieilles photographies.

Plusieurs thèmes reviennent en permanence tout au long de l’exposition : la mort, le sexe, l’enfance, le souvenir, l’oubli, la mémoire, la religion. Tous ces thèmes sont ceux que l’on va finalement retrouver chez tous les grands créateurs espagnols du XX° siècle : Picasso, Bunuel, Almodovar, Saura, Dali, pour ne citer qu’eux. Mais Carmen Calvo puise aussi dans une histoire beaucoup plus ancienne : son coup de pinceau, sa touche picturale, renvoient directement aux grands peintres espagnols que sont Vélasquez, Goya, et même El Greco. Nous pourrions alors parler de deux histoires de l’art espagnol desquelles l’artiste s’est nourrie, pour finalement en tirer une œuvre très personnelle et assez originale. Aux créateurs du XX° siècle, elle a emprunté des sujets, et des créateurs plus anciens, elle a repris la technique picturale. Carmen Calvo se place donc dans la continuité de toute l’histoire de l’art espagnol. Je dis bien continuité, et non pas rupture, ni table rase. Continuité et originalité, personnalité, sinon cela devient simplement de la reprise, de la copie, du plagiat.

Tous les travaux de Carmen Calvo, comme la plupart des films de Pedro Almodovar ou de Luis Bunuel, sont à mettre en relation directe avec une Espagne qui sort d’une longue période franquiste. A mettre en relation avec une Espagne longtemps bridée par une dictature religieuse. On retrouve alors dans les travaux de Carmen Calvo, plusieurs références à la religion, à cette religion écrasante, remplie de préjugés et d’interdits à ne surtout pas franchir. L’artiste montre ces effets pervers à travers des photos d’enfants encore en culotte courte, que l’on oblige à poser dans des positions inconfortables, instables, pour paraître bien sur la photographie de famille. « Paraître bien » aux yeux des autres, voilà l’objectif inavoué de ces photographies. Alors, le travail de Carmen Calvo prend une autre dimension. Il ne s’agit pas là d’un simple constat, mais aussi et surtout d’un engagement anti-clérical. Comment ne pas penser à cela face à une photographie représentant une jeune fille habillée en communiante, agrémentée d’une grosse tâche de peinture rouge dégoulinant sur son visage ?
La mort est bien évidemment un thème redondant de cette exposition. Les vieilles photographies font immédiatement penser à des gens décédés. Mais certaines sont en plus agrémentées de divers objets collés venant alors leur donner tout leur sens. En effet, je pense ici à la photographie représentant une famille, et sur laquelle des cafards circulent librement, faisant alors peu à peu disparaître les personnages. Je pense aussi à la photographie de cette femme dans son intérieur, qui commence à disparaître, envahie par une poussière épaisse. Cette réflexion sur la mort avec de vieilles photographies, renvoie directement à d’autres thèmes : le souvenir, l’oubli, la mémoire. La photographie permet à tous de garder une image, un souvenir d’une personne décédée. Et puis, peut-être que ce souvenir finit par disparaître lui aussi, par s’estomper, et par tomber dans l’oubli. Quelle en est alors la cause ? Le temps. On se rappelle tous de cette phrase que prononce Michel Serrault dans le dernier film de Claude Sautet : Nelly et Monsieur Arnaud (1995). L’acteur s’emporte contre les ordinateurs qui stockent les informations dans leur mémoire mais sont incapables de nous renseigner. Il prononce alors cette formule extraordinaire : « Mémoire sans souvenirs ».

Ces travaux sur la mort, la mémoire, la religion, le sexe, placent Carmen Calvo dans la suite des surréalistes. On pense à une sorte de « post-surréalisme », ce qui ne ferait qu’affadir l’œuvre de l’artiste. Mais enfin, les séries de dessins simplifiés réalisés sur une seule feuille de papier, et qui s’enchaînent sans liens apparents, ne sont pas sans nous rappeler l’écriture automatique, ou bien le jeu du cadavre exquis, si chers aux surréalistes. Peut-être est-ce d’ailleurs la partie de son travail, la moins puissante et la moins poétique, et qui vient rompre avec la dynamique instaurée par les vieilles photographies. Mais il semblerait aussi qu’elle réussisse aussi à se détacher du surréalisme en excluant toute référence au rêve. Il ne s’agit pas pour elle de représenter ses propres rêves, mais de permettre au spectateur d’imaginer une histoire à partir de personnages fictifs et anonymes, mis en situation.

Les œuvres les plus intéressantes, venant finalement réunir tous les thèmes évoqués, sont de loin les installations mises en place par l’artiste, dans les différentes salles de l’Hôtel des Arts. Je n’en citerai que deux, qui me semblent être les plus significatives.
La première est une installation composée de plusieurs dizaines de perruques venant envahir l’ensemble des marches de l’escalier menant au second étage du bâtiment. Tout cela renvoie à cette dialectique déjà évoquée, à ce balancier qui oscille entre vrai et faux, réalité et imaginaire, vie et mort… La perruque nous rappelle aussi cette notion du « paraître » dont j’ai déjà parlé précédemment. Chacun joue un rôle dans la société, emprisonné dans un carcan culturel et traditionnel, ce qui était encore plus le cas dans cette Espagne franquiste. La perruque se rapporte aussi directement au masque. Masque que l’artiste peint souvent sur les photographies pour cacher les visages. C’est cela qui va permettre d’apporter un véritable anonymat aux personnages. Sans cet anonymat, le spectateur serait incapable d’inventer son histoire, de l’imaginer, trop occupé qu’il serait à chercher des ressemblances entre ces photographies et des personnes existantes ou ayant existé dans son entourage. Cette installation rappelle aussi une fois de plus, le thème de la mémoire, du souvenir. Peut-être est-ce l’image de toutes les personnes qui ont emprunté cet escalier, successivement, au cours de l’histoire de ce bâtiment… Cette mémoire déjà présente dans l’image avec les photographies, serait ici représentée par des objets bien réels. Nous dépassons alors le simple concept de mémoire, pour en arriver à celui de la trace.
La seconde installation est composée d’un vieux bureau sur lequel sont disposés divers objets. Ses tiroirs sont ouverts, et remplis eux aussi, d’objets très hétéroclites, mais finalement tous reliés par un élément : l’Homme. On y retrouve en effet, de faux yeux, de faux seins, des perruques, des pieds en plâtre… Tous les éléments finalement qui une fois assemblés permettraient de reconstituer un corps humain dans sa totalité. De plus, se trouve sur le bureau, un porte-plume dans lequel la plume est figée par du plâtre, ce qui en rend l’utilisation impossible. On pense immédiatement à la figure de l’écrivain qui constitue son histoire en assemblant divers éléments, comme nous pourrions reconstituer un corps humain avec tous les objets qui se trouvent sur ce bureau. Mais ici, le bureau semble abandonné, oublié, la création étant alors rendue impossible, endiguée. Comme si l’imagination faisait ici défaut à l’écrivain terrorisé par cette fameuse « page blanche ».

Finalement, face à cette installation et à l’ensemble de l’exposition de Carmen Calvo, on ne peut que repenser aux mots de Marcel Proust : « Un auteur dit toujours la même chose mais n’arrive jamais à la dire ». L’exposition de Carmen Calvo, conçue comme un tout, dit en effet tout le temps la même chose, en développant des thèmes qui se retrouvent assez aisément au travers de chacune de ses œuvres (photographies, dessins, installations). On pourra lui reprocher tout de même cette perpétuelle redondance, mais il ne s’agit pas de répétitions à proprement parler, mais plus exactement, de renvois, de dialogues entre les œuvres. Au spectateur ensuite de rentrer dans l’œuvre, de laisser travailler son imagination pour recréer l’hypothétique ancienne vie de cette demeure. Imagination, qui si elle existe encore, est ici incontestablement tournée vers le passé. Et à ceux qui penseraient encore que cette artiste ne fait que remployer des thèmes déjà « épuisés » par les surréalistes, il convient de leur rappeler ces quelques mots de Jean Clair : « La compulsion qui pousse l’artiste à refaire, aujourd’hui encore, ce que tant d’autres ont fait avant lui, ce panier de fruits, ces fleurs, ce visage, ce paysage, comme à prétendre aussi à la perfection de son art quand, depuis tant de millénaires cette perfection a été atteinte, pareille remémoration, pareille répétition et pareil travail ne relèvent pas de l’instinct de mort. […] Elle est au contraire ce qui, désignant la mort dans la vie, nous délivre de la tyrannie du temps.*»
Je n’en dirai pas plus sur cette artiste et sur cette exposition, au risque de gâcher tout le plaisir du futur visiteur. Bien d’autres thèmes pourraient être abordés et développés, mais il s’agissait simplement par cet article, de faire découvrir une artiste de qualité encore trop méconnue en France.

Xavier Rognoy
Aix-en-Provence, octobre 2007

Article publié dans la revue « Ex-Situ » n° 5,
Aix-en-Provence, janvier 2008, p. 3-4.

NOTES

*Jean Clair, Considérations sur l’état des Beaux-Arts, critique de la modernité, Editions Gallimard, Paris, 1983, p. 71.