Simon Hantaï est mort…

Le monde de la peinture est en deuil. Simon Hantaï (né en 1922) nous a quitté à l’âge de 85 ans, au cours de ce mois de septembre 2008. Et malgré le peu de relais médiatique que cela suscite, il convient tout de même de le signaler et de le faire savoir… Les médias étant en ce moment bien trop préoccupés par la crise financière, ou encore par les élections présidentielles américaines. Et la malchance poursuivant Simon Hantaï, la rubrique nécrologique était ces dernières semaines occupée par le décès de l’acteur américain Paul Newman. Que les cinéphiles se rassurent, les informations à ce sujet ne manquent pas. Mais notre pauvre Simon Hantaï semble quant à lui bien délaissé par la faune médiatique, si ce n’est un très bon article de Philippe Dagen paru dans Le Monde*. Hommage…

La mort de l’auteur

« Pour que la peinture apparaisse, il faut que le peintre disparaisse ». Voilà ce que répétait souvent Simon Hantaï à ceux qui tentaient d’en savoir plus sur la provenance de sa peinture. Et il annonçait déjà par ce biais la future « mort de l’auteur » prônée par les membres du groupe BMPT, puis par ceux du groupe Supports-Surfaces, à la fin des années 60. Et cette fois-ci, l’auteur est bien mort (sans mauvais jeu de mots). Alors que nous reste-t-il ? L’œuvre, la peinture, les travaux, les toiles, les tableaux… Bref, que chacun nomme cela comme bon lui semble, mais c’est bien ce qu’a produit l’artiste tout au long de sa carrière qui nous est laissé en héritage aujourd’hui. Et d’ailleurs, sur quoi d’autre pouvons nous nous appuyer pour parler de Simon Hantaï, si ce n’est sur ses peintures ? Sur rien, tant les données biographiques sont minces et parfois même assez floues. Ne reste alors que l’œuvre. Et c’est sans doute ce qu’aurait souhaité Hantaï, qu’il ne reste que « sa » peinture, que « la » peinture.

Persistance de l’œuvre

Je ne reviendrai pas ici sur la carrière de Simon Hantaï, déjà bien définie dans de nombreux catalogues, et parfaitement résumée dans l’article de Philippe Dagen. Et je ne reviendrai pas non plus sur l’influence de son travail sur les générations d’artistes qui sont arrivées après lui, chose déjà bien mise au jour à l’heure actuelle. Alors de quoi puis-je bien parler si je ne m’attarde pas sur les séries de l’artiste (Etudes, Tabulas, Mariales, etc.), ou encore sur ses relations plus ou moins houleuses avec André Breton ou encore Georges Mathieu ? Et bien parlons de la mort, pour ensuite revenir à la vie…

Simon Hantaï est mort, triste nouvelle. Mais à bien y réfléchir, le patrimoine qu’il lègue aux générations suivantes ne peut que nous amener à nous réjouir. Certes, la tristesse et le deuil doivent frapper ceux qui comptaient parmi ses proches, mais pour nous, contemplateurs lointains de l’œuvre, si la nouvelle est effectivement triste, elle ne doit pas pour autant nous désespérer. Car l’artiste laisse derrière lui (et finalement devant lui) un capital d’œuvres important, et ayant son importance même à l’intérieur de l’histoire de l’art. Simon Hantaï ne le savait que trop bien : l’artiste ne compte pas, ne doit pas compter, mais l’œuvre seule doit signifier. Si le peintre se dit muet, silencieux, la peinture peut quant à elle devenir très bavarde. Et c’est ce dialogue qu’il nous faut aujourd’hui entamer. Le dialogue avec les œuvres pour ce qu’elles sont : des peintures, de la peinture. Peinture qui ne se donnera à voir, qui n’apparaîtra, que si nous prenons quelques instants pour la regarder.
Je me souviens de ce qu’écrivait Marc-Edouard Nabe en 1991 lors de la mort de Miles Davis : « La mort des génies n’est qu’un accident de parcours dans leur destin. […] Sa musique, ses musiques sont au présent, pour toujours. […] Pour tous ceux qui adorent Miles Davis, sa mort n’a aucune importance, l’important est qu’il soit né »**. Et ne pourrait-on pas dire la même chose de Simon Hantaï ? L’important est qu’il soit né, et surtout qu’il ait fait ce qu’il a fait. Sa peinture est bien vivante et le restera encore longtemps. Il n’y a pour s’en convaincre qu’à répertorier le nombre de peintres qui aujourd’hui se réclament de celle-ci… L’œuvre vit, et c’est bien là l’essentiel. Le fait par exemple que Paul Newman soit mort est sans importance. Qu’est ce que cette nouvelle nous apporte ou nous enlève ? Rien du tout. Mais que l’on regarde une fois de plus l’acteur donner la réplique à Liz Taylor dans La chatte sur un toit brûlant (de Richard Brooks, 1958), ou encore à Tom Cruise dans La couleur de l’argent de Martin Scorcese en 1986, et l’on comprendra alors l’importance d’un tel personnage dans l’histoire du cinéma américain et même mondial.

En effet, depuis quand les génies meurent-ils ? Demandez à un cinéphile si Renoir, Clouzot, Kazan, Carné, Truffaut, Tati, Kubrick, ou encore Hitchcock, sont morts ? Il vous répondra non, c’est certain. Et demandez donc à un bibliophile si Shakespeare, Beckett, Perec, Styron, Racine, Dos Passos, Steinbeck, Maupassant, Bukowski, Zola et bien d’autres, sont morts ? Non, vous répondra-t-il, c’est sûr. Et il en va de même pour les amoureux de la musique qui vous affirmerons avec autorité que Coltrane, Miles Davis, Jim Morrison, Hendrix, John Lennon, et aussi Mozart et Beethoven, sont encore en vie.
Parce que tous ces gens assimilent l’artiste à son œuvre. Tous à leur manière, nous parlent. Ils sont les témoins de leur époque, mais tous font partie intégrante d’un tout transhistorique que l’on peut appeler musique, littérature, cinéma, etc. Et Simon Hantaï dans tout cela n’est qu’un maillon venant à la suite d’une longue chaîne de peintres décédés depuis bien longtemps, mais dont la peinture vit encore et continue de nous parler. Il n’y a peut-être pas plus vivant aujourd’hui que la peinture d’artistes tels que Delacroix, Giotto, Masaccio, Courbet, Picasso, Manet, Pollock, Matisse, Velasquez, Monet, Rothko ou encore Goya, etc. Et c’est bien là le plus important. Que la peinture de ces artistes continue de s’offrir à notre regard, et continue de nous interroger, de nous fasciner… Simon Hantaï est mort, mais sa peinture vit et nous interpelle. Alors Simon Hantaï vit en nous par sa peinture. Et c’est tant mieux.

Xavier Rognoy
Aix-en-Provence, septembre 2008

Article publié dans la revue « Ex-Situ » n° 7,
Aix-en-Provence, décembre 2008, p. 14-15.

NOTES

*Philippe Dagen, Simon Hantaï, peintre, Le Monde, 18/09/2008
**Marc-Edouard Nabe, Oui, Editions du Rocher, Monaco, 1998, p. 171.