Stéphane Bordarier à Toulon

Stéphane Bordarier expose à l’Hôtel des Arts de Toulon du 15 Février au 1er Avril 2007. Il y présente des toiles retraçant l’évolution de sa pratique au cours de ces quinze dernières années. Nous pouvons y apprécier en effet ses peintures qu’il appelle « héroïques » (1991-1992), des toiles utilisant une seule et unique couleur, le Violet de Mars (dès 1996), mais aussi des œuvres très récentes réalisées entre 2004 et 2006 et sur lesquelles il travaille encore actuellement intitulées Ensemble.

A partir de 1992, Stéphane Bordarier réalise les toiles dites héroïques, à cause de l’engagement physique qu’elles ont demandé au peintre. Il applique sur la toile de grand format (souvent 310x290 cm) une colle de peau, puis une couche d’encre de Chine noire très liquide, et enfin une couche de jaune plus ou moins mélangée avec du blanc à l’acrylique. Puis, lorsque c’est posé sur la surface, on mêle les couleurs avec la colle de peau en mélangeant violemment avec la spatule métallique, ce qui racle la colle en même temps. La spatule mélange les trois couleurs et créée la couleur. Durant ce court laps de temps que lui impose le séchage, l’artiste étale et enlève à l’aide de la raclette. Cette opération de raclage, de soustraction n’est pas sans nous rappeler les œuvres de Simon Hantaï durant les années 1950. Mais chez Bordarier, la dimension temporelle prend une importance majeure dans la réalisation du tableau. Ces toiles intitulées « Acrylique, encre et colle sur toile » laissent apparaître les traces de pinceau, une certaine violence, un engagement physique : une lutte entre le peintre, la peinture et le support. Une lutte contre le temps. De ce fait, il introduit le « Moi », en même temps que le corps entre en jeu de manière physique. Nous sommes alors tentés d’y voir un aspect tourmenté, psychologisant. Et c’est cela que Bordarier va tenter de supprimer dans ses travaux suivants.

En 1994, Bordarier abandonne la raclette métallique pour adopter la raclette en caoutchouc qui laisse moins de traces. Déjà un désencombrement. Le peintre commence à prendre ses distances avec la peinture.

Pour réaliser les Violet de Mars, dès 1996, Stéphane Bordarier applique une préparation à la colle puis une couche de pigment sur des toiles carrées de 175 cm de côté. La prise de la colle laisse peu de temps à l’artiste pour travailler, tout comme dans la technique de la fresque où le pigment est fixé au mur par la prise de la chaux sur laquelle il a été appliqué. L’artiste est « chassé » de la toile par la prise, et c’est elle qui détermine l’achèvement du tableau. Ce sont toutes ces contraintes qui vont engendrer les infinies variations de résultat. « La peinture occupe la surface pour manifester la couleur »* écrit Bordarier. Les deux couches (colle et pigment) sont réduites à un plan unique par la prise. La forme unique qui du centre de la toile se propage vers les bords est aléatoire, et permet à l’artiste d’éviter le all-over qui selon lui, « engagerait la peinture dans un autre espace, physique et mental ». Il évite aussi le monochrome car deux couleurs se trouvent sur la toile : le violet de mars et le blanc, le non peint qui envahi les bords du tableau. Le violet de mars est changeant à la lumière, et préparé différemment d’un tableau à l’autre. Les bords blancs jouent le rôle de cadre. Le carré blanc préexistant à la peinture fonde l’espace dans lequel la peinture vient trouver sa place, son statut. Les traces ne sont pas la touche du peintre, mais un acte de recouvrement de la toile. Le peintre travaille vite avant que la colle ne sèche, d’où son lien avec les fresquistes de la Renaissance qui travaillaient à la journée (à la giornata). Un rapport au temps semble alors s’imposer, comme une sorte de performance, sans qu’aucune correction ne soit possible.
Les Violet de Mars sont le résultat de cette volonté d’éliminer le geste, la forme, les couches inutiles…ce qui fera dire à Pierre Wat : « Horreur de tout ce qui pourrait faire trace de ton corps sur la toile ». Mais paradoxalement, il semble mettre fin ici aux procédures de soustraction puisqu’il n’utilise plus qu’une seule couleur. La soustraction se poursuivrait alors dans la réduction des moyens de production de la peinture (un format simple carré, deux couches de matière : colle et pigment, traces du pinceau peu visibles).

Les Ensemble sont des tableaux juxtaposés, mis en rapport les uns avec les autres, par deux ou par quatre. En 1999, Bordarier délaisse l’acrylique pour la peinture à l’huile, avec pour objectif de supprimer les traces visibles du passage de la raclette. En 1999-2000, la tranche du châssis devient un élément majeur. En effet, la couleur en expansion y déborde. Dès 2004, les tableaux sont accolés par deux ou par quatre, et ce sont ceux-là qui sont présentés en abondance à l’Hôtel des Arts de Toulon. Toutes ces toiles sont des carrées d’au moins un mètre de côté. Le lien entre ces toiles juxtaposées se fait par le non peint, le blanc qui reste sur les bords des tableaux. Ce blanc vient marquer une séparation, mais aussi un passage entre ces toiles de couleurs différentes. En tout et pour tout, Bordarier utilise cinq couleurs pour réaliser ces Ensemble. Cinq couleurs qui lui sont familières puisqu’elles sont récurrentes dans son travail depuis plusieurs années, sauf le noir de vigne spécifiquement attaché aux « Ensemble », quand un besoin de contraste fort se fait sentir. Outre ce noir de vigne, nous retrouvons le violet de mars, le pourpre, le gris-vert, et le brique. Trois de ces cinq couleurs sont issues de mélanges, ce qui explique les variations d’un Ensemble à l’autre. La juxtaposition des tableaux résultait au départ d’un choix conscient, puis a été laissé au hasard. Là encore, le peintre s’efface derrière sa peinture, au profit de sa peinture.

Tout ce travail a pour but d’éliminer le superflu. Pour Bordarier, cela signifie qu’il faut éviter absolument de rester indéfiniment dans une seule et même pratique. Il ne faut pas que le peintre automatise sa pratique, qu’il la systématise. Il faut se désencombrer des choses qu’on a vues, qu’on a apprises. En ce sens, le superflu apparaît alors plus comme un obstacle, comme un encombrement, que comme une gêne. En cela, Bordarier n’est pas sans nous rappeler Simon Hantaï, qui en peu de temps rattrape son retard en histoire de l’art, puis passe tout le reste de sa carrière à essayer de s’en débarasser. Stéphane Bordarier, véritable autodidacte, procède du même phénomène, ce qui peut expliquer l’évolution par phases dans sa carrière de peintre. Mais Bordarier reste attaché à une certaine tradition de la peinture par le pinceau, tandis qu’Hantaï s’en défait dès 1960 avec le « pliage comme méthode ».

Mais qu’en est-il du regard du spectateur ? Le spectateur semble pouvoir regarder cette peinture de manières diverses et se laisser porter vers deux endroits bien différents. Soit, il reste concentré sur la couleur et la réalité primaire de la peinture, soit, son champ visuel est envahi par la couleur abondante, et il plonge alors dans cette couleur, et se laisse porter par son imagination. Mais cette réalité de la peinture semble avant tout nous renvoyer à notre propre réalité. Comment alors ne pas penser à cette phrase d’Albert Camus : « Oui, je suis présent. Et ce qui me frappe à ce moment, c’est que je ne peux aller plus loin. […] Car pour un homme, prendre conscience de son présent, c’est ne plus rien attendre»**. Voilà ce que l’on pourrait facilement ressentir face aux toiles de Stéphane Bordarier. Si l’on en croit le philosophe Jean Baudrillard, il existe deux formes d’arts : il y a l’art réaliste, objectif, descriptif, et il y a l’art capable d’inventer une autre scène que le réel***. Bordarier semble répondre aux deux types d’arts car sa peinture est en quelque sorte réaliste, puisqu’elle répond à une réalité de la peinture elle-même. Mais c’est aussi une peinture qui permet l’évasion vers autre chose que le réel pour qui veut bien se laisser plonger dans la couleur.

Xavier Rognoy
Aix-en-Provence, mars 2007

Article publié dans la revue « Ex-Situ » n° 4,
Aix-en-Provence, mars 2007, p. 5-6.

NOTES

*Stéphane Bordarier, Violet de Mars, 1997, texte de l’invitation, exposition "Violet de Mars", Galerie Jean Fournier, Paris, mars-avril 1997.
**Albert Camus, Noces suivi de L'Eté, Editions Gallimard, Paris, 1959.
***Jean Baudrillard, Mots de passe, Editions Pauvert, Paris, 2000.