Robert Pinget... et moi.

Il existe des rapprochements entre l'oeuvre de l'écrivain Robert Pinget et mon travail plastique. Robert Pinget ne s'est pas beaucoup exprimé sur son travail tout au long de sa vie, mais dans un entretien datant de 1987*, il a livré – et cela malgré la briéveté de ses réponses – un certain nombre d'éléments me permettant aujourd'hui de tenter d'expliquer ces rapprochements.
On y apprend plusieurs choses qui peuvent sembler anodines à certains, mais qui sont pour moi lourdes de sens et de significations.

Robert Pinget réalise des croquis et des dessins dans les marges de ses manuscrits. C'est le moment de la réflexion, de la pause, de l'attente, de la recherche de "l'inspiration". Tatônnements et hésitations font partie du quotidien de l'artiste.
Il dit arrêter d'écrire quand le livre lui dit "stop". C'est de l'ordre de l'inexprimable, de l'inexplicable, mais sûrement du ressenti. C'est ici et maintenant qu'il faut s'arrêter, je ne sais pas pourquoi, mais je suis certain de cela.
L'écrivain français d'origine suisse a souvent des phrases heureuses ; simples mais extrêmement profondes et donnant matière à réfléchir : "Toute affirmation me semble impliquer son contraire". Rien n'est figé, mais tout est réversible.
Quand on lui demande pourquoi son oeuvre est constituée de fragments (lieux, personnages, etc.) que l'on retrouve dans la plupart de ses ouvrages, il répond : "Pour sauvegarder l'unité de l'oeuvre". Ces fragments étant les "témoins d'une quête unique". Est-il paradoxal de parler de "fragments" et d'"unité" dans le même temps ? Non, je ne le crois pas. Bien au contraire.
Et à ce propos il n'hésite pas à comparer son travail avec celui du compositeur Bach. Pour quelles raisons ? Pour "les variations sur un thème donné" répond Pinget.

Dans toutes ces choses-là, je retrouve mon propre travail et les questionnements qu'il tend à susciter.

Et si on lit une biographie un peu détaillée de la vie de cet auteur, qu'y apprend-t-on encore ? Que durant les dernières semaines qui précédèrent sa mort en 1997, il réalisa 156 petits collages. Des dessins réalisés au feutre noir ou en couleurs sont ensuite découpés et collés sur un support vierge par groupe de neuf éléments. Comment ne pas y voir un rapport avec la notion de "fragment" si chère à l'auteur ? Fragments réunis sur un support pour tenter de retrouver cette "unité" tant recherchée. Les liens avec ma pratique ne sont plus seulement littéraires, mais aussi plastiques.
Et c'est par toutes ces petites choses que Robert Pinget m'a transmis, il me semble, sa pensée la plus profonde : à savoir que la globalité n'est pas saisissable, que la totalité n'est jamais visible. Que nous sommes tous condamnés à n'avoir qu'une appréhension partielle du monde qui nous entoure.

Quant à l'aspect pratique de son travail d'écrivain, je dois dire qu'il est pour moi exemplaire. Et j'ai très modestement l'impression que ma pratique rentre souvent en résonance avec la sienne. Car (et c'est peut-être le lot quotidien de tous les artistes) il y a des choses inexplicables, de l'ordre du non-dit ; des travaux qui demandent plus de réflexion que d'autres, qui suscitent des doutes et des hésitations profondes. Quant à sa façon de faire appel, ou plutôt de laisser faire son inconscient (Robert Pinget admirait les surréalistes), il n'est pas sans rapport avec les rapports existants dans mon travail entre "contrôle" et "incontrôle", entre "maîtrise et "laisser aller".

Pinget disait d'ailleurs : "Savoir domestiquer l'irrationnel, plus ou moins, est le secret de l'art".

Xavier Rognoy
Hyères-les-Palmiers, juillet 2010

*Robert M. Henkels, "Entretien avec Robert Pinget", in Etudes Littéraires, vol.19, n°3, 1987, pp. 173-182.