Zigzags, méandres et entrelacs...

L'utilisation exclusive du papier comme support a commencé de s'estomper. En effet, si l'intrusion du bois puis du carrelage laissaient présager des changements à venir, ceux-ci n'ont fait que se confirmer. Avec en particulier le développement du travail à partir du carton, et la reprise de travaux sur toile, de tableaux.

Le papier, pendant plus de trois ans, a été très largement exploité par le biais de la peinture, du collage, du découpage, de la déchirure, de l'imbibition, du frottage, etc. Dans ce travail où j'essayais de faire se rencontrer et dialoguer des formes, des couleurs et des matières, l'absence des matériaux s'est transformée en un manque. Dès lors, il me fallait ouvrir encore un peu plus mon travail, pousser plus loin l'exploration, m'aventurer au-delà de ce que je connaissais déjà. De plus, mon incapacité – du moins pour le moment – à travailler en série, m'a doucement amené à accepter ces modifications dans mes habitudes de travail. Et si cela pouvait m'effrayer au départ, ce n'est plus le cas aujourd'hui. J'ai, bien au contraire, le sentiment que de nouvelles libertés s'offrent à moi, et que ma pratique ainsi s'élargit, s'ouvre vers un ailleurs encore indéfini. Cela étant, il ne s'agit pas de faire table rase des travaux précédents. Il s'agit plutôt de s'en nourrir afin d'en faire émerger de nouveaux.

Ainsi, j'ai le sentiment que mon travail oscille entre avancées et retours, s'autogénére en fonction de ce qui a été fait la veille, mais sans jouer de la ressemblance au sens d'un travail en série qui utilise les mêmes contraintes de manière répétitive. Alors, tout se croise et se recoupe en d'innombrables endroits, mais rien n'est identique : une couleur, obsession de quelques jours ou de quelques heures, peut se retrouver dans plusieurs travaux différents. Ou bien des morceaux de papiers, peints puis découpés ou déchirés, peuvent être intégrés par le collage dans diverses productions, etc.

Dès lors, l'agglomération de toutes ces choses amène mon travail vers d'autres questionnements comme ceux du montage et de l'assemblage. Parce que le monde qui nous entoure est ainsi : éclaté, divers, multiple, ouvert, morcelé, mais aussi transversal, poreux, et en perpétuel mouvement.

Mon choix et ma liberté sont donc finalement de m'autoriser certains choix, de prendre certaines libertés. Chaque production devient ainsi le fragment d'un espace qu'elle remplit et creuse à la fois. Mais chacun de ces fragments possède en lui et de façon visible les traces de sa propre histoire qui lui permet d'exister en tant qu'unité et en tant qu'objet non pas conçu ex nihilo, mais comme le résultat d'un certain nombre de manipulations à la fois sûres et hésitantes, entre décisions et tatônnements. Car un avertissement de Henri Michaux résonne dans ma tête et m'oblige à la méfiance et à la vigilance afin de ne pas me laisser enfermer, emprisonner dans une pratique trop réglée, bornée : "Si tu traces une route, attention, tu auras du mal à revenir à l'étendue"*.

Xavier Rognoy
Hyères-les-Palmiers, février 2012

*Henri Michaux, Poteaux d'angle, Editions Gallimard, Paris, 1981, p.13.